Cuvée des deux tombes

Une histoire de vin avec beaucoup d’humour en finale.

Un jeune vigneron en devenir atterrit au fin fond de la Bourgogne et doit y lever une malédiction diabolique. Trouvera-t-il, entre vin, femmes et fromage, la voie de la véritable maîtrise?
Des raisins rouges sur la vigne.
Image de Marco Mazzucotelli sur Pixabay

Un millésime fantastique

Patrick doit photographier les plus belles lignes ferroviaires de France et se retrouve dans une gare isolée du sud de la Bourgogne. Derrière un épais mur de brouillard se cache un village idyllique où fait rage une querelle acharnée autour du vin. Bien malgré lui, il se retrouve pris entre les camps. S’il veut un jour quitter le village, il devra mettre fin à un conflit vieux de cent ans. Mais pour cela, il lui faudrait accomplir un miracle d’ampleur biblique — et sa seule amie est une chèvre.
Lesezeit: 30 Minuten

Nouvelle: Cuvée des deux tombes

1. Terre bénie
Les cigales stridulaient. Le soleil de l'après-midi faisait rougeoyer les pétales de rose au bout des ceps de vigne. La terre était bénie et ceux d'en bas la souillaient avec leur entêtement. Paulette grogna. Elle crachait ses malédictions comme un jet de flammes – un vieux dragon sans dents. Mais elle n'en avait pas besoin pour mordre, car la colère la poussait en haut de la colline. Petits pas, l'un après l'autre, surtout ne pas s'arrêter. L'essieu de la brouette derrière elle grinçait. Les roues ferrées de tôle grondaient sur le sentier poussiéreux. La sueur lui piquait les yeux, mais elle n'avait pas de main libre pour l'essuyer. Le dos, elle ne le redresserait plus jamais. Tenir bon! Juste cette dernière chose, peu lui importait ce qui viendrait après. Sa gorge était desséchée, ses épaules lui faisaient mal, ses jambes étaient lourdes comme du plomb. Elle était la doyenne du village, pourtant personne ne voulait l'aider. Leur haine aveugle s'étendait au-delà de la mort. Bande de misérables! Un dernier virage. Elle n'avait pas besoin de lever la tête. Des milliers de fois, elle avait gravi ce chemin, mais jamais avec un tel fardeau dans le cœur. Les deux jeunes, ils s'étaient confiés à elle. Pourtant, elle n'avait pas pu les protéger, pas de leur désespoir. La cabane à gauche, vingt mètres peut-être, rassembler une dernière fois toutes ses forces. Réussi! Pas de temps pour reprendre son souffle.
Paulette détacha les crochets de fer et le panneau bascula vers le bas. Remi, à peine âgé de dix-huit ans. Elle tira ses pieds et le corps sans vie glissa sur la planche dans la tombe. Elle l'enveloppa dans des draps de lin et l'orienta vers le sud-ouest, comme étaient orientétés les vignobles de ses parents. Jeanne, un an plus jeune, vers le sud-est. Elle trouverait la paix dans la deuxième tombe, paix que les deux familles ne leur avaient pas accordée de leur vivant avec leur querelle. Paulette enfonça la pelle dans la terre meuble. La peau de ses mains commençait déjà à se décoller de la chair. Le curé
n´avait pas voulu pas les marier en secret et encore moins les enterrer en terre bénite. Il avait décidé de son propre chef. Son Dieu ne le lui avait pas interdit. Eh bien, le sol ici était aussi consacré, mais à un autre maître. Le Cabernet Sauvignon, une vigne pour la tombe de Remi – et le Pinot Noir pour Jeanne. Paulette s'affaissa sur le banc devant sa hutte et s'endormit.

2. Fromage et vin
Le train cliquetait sur les rails. Les champs et les prés défilaient lentement devant la fenêtre. Par endroits, un groupe de vaches broutait. Un paysage idyllique – et tellement vaste. Je faisais défiler les photos dans le cloud. Chaque trajet avait son propre charme. Il y avait la ligne à travers les Cévennes. Des viaducs à couper le souffle traversaient le Massif Central, enjambant des gorges profondes avec des rivières sauvages. En partie à plus de 1500 mètres d'altitude, le Train Jaune historique traversait les imposantes montagnes des Pyrénées. Ou encore, la Ligne de la Côte Bleue, à voie unique le long des criques pittoresques de la Côte d'Azur. Assez de photos cartes postales pour mon nouveau livre de photographies. Pour quelle raison l'éditeur insistait pour que je prenne des photos de cette ligne à travers le sud de la Bourgogne, restait un mystère pour moi. Un trafic ferroviaire ordinaire comme sur des milliers d'autres kilomètres de voies, à l'exception du fait secondaire que les rails s'arrêtaient tout simplement au milieu de la solitude des vignobles, des prairies et des champs, à moins de 20 kilomètres de Mâcon, avec une excellente connexion vers Lyon au sud et Paris au nord – théoriquement.
« Rapportez-moi des photos actuelles du village ! » Les droits d'auteur pour le livre de photogaphies me permettrait de survivre jusqu´aux examens de l'école de viticulture et même au-delà. Les freins grincèrent et le train s' arrêtta. Seul le chef de train descendit avec moi. Il allat de la locomotive avant à la locomotive arrière. À gauche du quai, le soleil brillait sur l'herbe grasse des pâturages, à droite, il se heurtait à un mur de brouillard dense qui coupait le bâtiment de la gare en deux, comme une guillotine. Le plâtre n'avait pas vu de peinture depuis des décennies et s'effritait des murs. Encastrés dedans, des cadres de fenêtres en bois dont la peinture s'écaillait – et au sol, des herbes sauvages qui poussaient à travers les pavés inégaux et auraient fait meilleur effet dans un ragoût. À côté de l'entrée, un distributeur de café, hors service – tout à fait normal, comme dans des centaines de villages français. Perdue-sur-l'Ambiguë était écrit en lettres pâles au-dessus du quai, mais ni le village ni la rivière qui figuraient clairement dans le nom n'étaient visibles.
«Que se cache-t-il derrière le brouillard?»
Le conducteur de locomotive posa les poings sur ses hanches et renversa la tête en arrière, comme s'il venait seulement de remarquer la soupe grise.
«Aucune idée. Il est toujours là.»
«Le village peut-être?»
«Quel village? Il n'y a que des champs et des prairies ici.»
«Alors à quoi sert la gare?»
L'homme se gratta le menton. «Personne n'est jamais descendu ici.» Soudain, ses yeux s'illuminèrent. «Mais la ligne doit bien finir quelque part. Pourquoi pas dans une gare?»
Il hocha énergiquement la tête, comme pour se récompenser de son éclair de génie.
«Vous voulez repartir avec moi?»
«Non, merci. Je reste encore un moment.»
Le conducteur haussa les épaules. «Le prochain train part demain à la même heure.»
«Y a-t-il une pension ici?»
L'homme souleva sa casquette et se gratta les cheveux en dessous. Puis il montra un champ de maïs. «Le Gîte de Rien à Mouton-le-Bruit, à environ dix kilomètres d'ici.»
«C'est un peu trop loin pour moi.»
«Vous pouvez même y passer la nuit avec votre chien.»
«Je n'ai pas de chien.»
«Une vache ne poserait pas de problème non plus.»
Je remerciai le conducteur pour ces informations éclairantes. Il toucha la visière de sa casquette et monta dans le train. J'aurais dû emmener Alice avec moi, mais elle était en voyage d'études au Sénégal à la recherche des premières traces de l'Homo Sapiens. Ici, elle n'aurait même pas eu besoin de creuser.
Le train démarra et je lui pris photo sur photo jusqu'à ce qu'il disparaisse dans une mer de champs de colza jaunes à l'horizon. La porte de la gare était verrouillée – le contraire m'aurait surpris. Un hérisson se promenait sur le lit de gravier. Devant la voie ferrée, l'entrée d'un passage souterrain, envahi par un buisson de roses. Où menait-il autrefois? De l'autre côté, aucun chemin n'était visible, seulement une haute haie de mûres et derrière, un paysage sans fin. Et de ce côté-ci? Le brouillard montait, descendait et, s'il persistait, il flottait. Quoi qu'il en soit, le brouillard provoque toujours une sorte de flou – comme un nuage égaré au sol. Mais celui-ci était différent, anguleux, nettement délimité, comme un mur solide s'élevant jusqu'au ciel. J'étendis le bras et mes doigts s'y enfoncèrent. Ce brouillard était neutre, comme le gant en latex d'une manucure chinoise. Je retirai ma main et l'examinai avec curiosité, pour voir si mes ongles étaient maintenant vernis et panés de strass étincelants. Ils ne l'étaient pas, alors je m'aventurai à l'intérieur de ce brouillard, le nez sur le signal GPS de mon portable.
Le gravier crissait sous mes semelles. Je pouvais à peine voir jusqu'au sol et pas plus loin qu'une longueur de bras devant moi. Il ne faisait pas froid dans ce brouillard, ni humide. J'étais probablement en route depuis une demi-heure, sans que le point rouge sur la carte ne bouge d'un millimètre. Même lorsque je changeai de direction, le marqueur resta figé. Soudain, le brouillard s'ouvrit comme un rideau et je me retrouvai de nouveau sur le quai. J'étais déçu de ne pas avoir d'applaudissements. Je ne m'attendais donc pas à ce qu'un souffleur me chuchote ce qui s'était passé et surtout comment cela allait continuer.
Ingénieur comme mon père ou vigneron? Les métiers se ressemblaient plus que je ne l'avais pensé. Tous deux travaillaient de manière analytique, méthodique et précise, tout en devant être inventifs et ouverts aux nouvelles découvertes. Ce qui se passait derrière moi, cependant, manquait de toute logique et je doutais que la bouteille d'eau dans mon sac à dos ouvre suffisamment ma conscience pour en trouver une. Perplexe, je m'assis sur le banc devant la gare. Le mur de la maison réchauffait mon dos. Je sortis du Comté, cassai un morceau de baguette et ouvris le couteau de poche. Mes yeux cherchaient des réponses à mes nombreuses questions dans la haie de mûres derrière les voies. Je dus m'assoupir. Lorsque je me réveillai, il faisait déjà nuit. Au loin, une horde de sangliers grognait. Mon estomac gargouillait et je coupai un morceau de fromage. Je levai les yeux et sursautai, car un homme se tenait devant moi.
«Vous buvez de l'eau avec ça?»
Son visage était presque invisible sous le reverbère qui était censé éclairer tout le quai, mais dont la lumière n'était pas plus forte que celle d´une lampe de réfrigérateur. Cependant, il avait l´air sauvage, le menton anguleux et déterminé, le nez dominant, les yeux sombres et une ombre de barbe sur la joue.
«Quel âge?»
«Vingt-six ans.»
«Le Comté.»
«Dix-huit mois.»
Il hocha la tête. Puis il saisit quelque chose derrière lui. Je serrai le couteau de poche et tendis mes muscles, prêt à lui sauter dessus avec la lame nue. Mais il ne sortit qu'une bouteille et regarda le couteau dans ma main.
«Un Laguiole? Très bon choix. Un couteau de berger traditionnel. Ils ne partaient jamais sans vin voir leurs moutons. Est-ce que je l´ouvre ou vous la debouchonnez vous-même?»
Je sortis le tire-bouchon et lui tendis la main. Le bouchon sauta du goulot de la bouteille et je le reniflai. «Cabernet Sauvignon?»
« Qu'est-ce qui irait mieux avec le roi du Jura que le lion des vins? » L'étranger sourit, satisfait.
«Limite, je dirais. Je donnerais encore six mois au Comté. Son goût serait assez intense pour supporter les tanins. Mais d'ici là, je serai mort de faim.»
Le sourire de l'homme s'éteignit et ses traits se figèrent en une grimace. Il tourna la tête et soudain son visage parut tout différent. Les yeux étaient maintenant bleus, le menton rond, le nez régulier et la peau lisse et brillante. Le gendre parfait!
«Je vois que vous vous y connaissez», ricana-t-il. Il saisit de nouveau quelque chose derrière lui et sortit une nouvelle bouteille qu'il me tendit. Je la débouchonnais.
«Pinot Noir?»
«Les arômes fruités du vin s'harmonisent parfaitement avec la note noisettée, légèrement sucrée du Comté.»
«Oui, cela serait le cas en effet, si le fromage était six mois plus jeune.»
La mâchoire de l'homme tomba et ses yeux roulèrent dans leurs orbites. Moi, ce petit jeu commençait à m'amuser.
«Pour ce Comté, il faudrait mélanger les deux vins …»
«Ça … ça … ça ne put pas se boire ça …» Il se couvrit la bouche, comme s'il luttait contre des haut-le-cœur.
«Auriez-vous peut-être un Vin Jaune, pas trop frais ? Sinon, je reste à l'eau.»
Ses yeux cherchèrent désespérément des mots d'indignation derrière son front. Finalement, l'étranger fit un geste de la main. Secouant toujours la tête, il marcha droit vers le buisson de roses dans le passage souterrain et disparut à travers.
«Un village qui se cache, un excellent fromage et deux bouteilles de vin – il faut donner une chance au destin.»
Je goûtai les deux vins. Ils étaient excellents, un peu vieillots peut-être, mais ils respiraient l'histoire et ne se gênaient pas pour montrer leur caractère bien trempé. Stimulé par l'ambition de futur vigneron et en l'absence d'autre divertissement sur le quai solitaire, je mélangeai les vins et bus résolument jusqu'à obtenir un goût acceptable.

3. Rivière avec retour
Je fut réveillé par des bruissements de feuilles et des grignotements. J'ouvris les paupières et vis la tête d'une chèvre en train de mâcher. Avec sa longue langue, elle se léchait les miettes de baguettes des babines. Son haleine sentait les épices et la noisette comme un Comté affiné de dix-huit mois. Le papier dans lequel je l'avais emballé était déchiqueté à côté de moi sur le banc, et les deux bouteilles étaient renversées devant.
«As-tu aussi bu le vin?»
Le concert de tambours dans ma tête me répondit que non. Je tirai la chèvre par la barbe et lui grattai le cou. Elle me fixa avec ses yeux bleu acier. Les oreilles se dressaient sur les côtés de sa tête. Passer la nuit avec une chèvre au Gîte de Rien à Mouton-le-Bruit ne poserait probablement aucun problème. Je bâillai, m'étirai, me levai et fis quelques flexions. Encore huit heures avant l'arrivée du train. Je traînassai sur le quai et cherchai des motifs à photographier par ici, par là, mais tout autour de moi, cela ressemblait exactement à la veille – à l'exception des roses noires qui sortaient maintenant du buisson devant le passage souterrain. D’un manière ou d’une autre l’étranger avait traversé ce fourré la veille. Prudemment, j'étendis le bras, mais les épines griffèrent ma peau. La chèvre à côté de moi bêla et me poussa sur le côté. Puis elle grignota avec beaucoup d'enthousiasme un passage dans le buisson, à travers laquelle je me faufilai dans le tunnel souterrain.
Le chemin de l'autre côté n'était pas long. Au lieu du brouillard auquel je m´attendais, un jour printanier et ensoleillé m'accueillit. Le bâtiment de la gare était exactement le même que de l'autre côté – seul le distributeur automatique de café manquait. En revanche, il y avait des maisons ici, un vrai village, avec une rivière qui serpentait à côté et un pont par-dessus. Perdue-sur-l'Ambiguë. J'appuyai sur le déclencheur de mon appareil photo et capturai l'idylle. En bas, au bord de l'eau, des femmes lavaient des draps blancs dans un lavoir en chantant. Le savon moussait sur le tissu qu'elles frottaient, les manches retroussées, sur une planche à laver. Derrière, une colline couverte de vignes s'élevait, orientée vers le sud-ouest et le sud-est. La rivière traçait une courbe douce tout-autour. «Zut, pourquoi maintenant!» La batterie de l'appareil photo émit un bip et je continuai à prendre des photos avec mon téléphone tout en me promenant sur le pont. La chèvre trottinait à mes cotés.
Des enfants cranes rasés, en short, pieds nus et genoux éraflés jouaient au football. Je les saluai et ils laissèrent tomber leur ballon pour me fixer du regard. Un garçon courut vers la rivière et dit quelques mots à l'une des femmes, me montrant du doight avec excitation. Elle hocha brièvement la tête, puis retroussa sa robe et grimpa la pente.
«Bonjour.» Il y avait plus de curiosité que de bienveillance sans son „bonjour“. Elle avait une cinquantaine d´années et la robe qu'elle portait était probablement encore cinquante ans plus vieille. Si elle avait été noire, on aurait pu la prendre pour une Amish. «Comment êtes-vous arrivé ici?»
«En train.»
Elle regarda vers la gare.
«Je suis ici pour prendre des photos pour un livre sur les plus belles lignes ferroviaires de France.»
«Ici, chez nous?»
Aussi légitime que soit la question, je n'avais pas de réponse. Mais ce n'était pas mon plus gros problème, car un groupe d'hommes se rapprochait de nous et ils ne semblaient pas curieux et encore moins bienveillants. Au lieu de la paix dans le cœur, l'un d'eux portait même un fusil sur l'épaule. Ils n'étaient certainement pas des Amish, mais plutôt des Gaulois. Je fis demi-tour et voulus m'enfuir, mais de ce coté aussi des hommes en colère, les manches retroussées marchaient dans ma direction et me prirent en tenaille. La chèvre se frotta contre ma jambe et lécha la sueur de peur de mes mains. Soudain, sous les jurons, les cris et les insultes: des coups de poings, des cheveux d´arrachés, des batons partant dans tous sens, des coups de pied contre les tibias, des nez saignants …
Je m'accrochai à la chèvre et nous nous faufilâmes à travers la mêlée de bras et de jambes vers la liberté.
Dégageons au plus vite! Les photos étaient dans la boîte, l'argent gagné. De retour à la gare, je cherchai le passage souterrain, mais il avait disparu. Mon portable n'avait pas de réseau. Pas même un signal GPS qui aurait pu me montrer ma position. Les rails! Toujours suivre les rails et retourner à la civilisation. Ils longeaient la rive du fleuve autour du vignoble, puis tout droit à travers nulle part. Cinq kilomètres, peut-être dix, les arrêts sur les lignes régionales n'étaient pas très éloignés les uns des autres. Mais
j´en fit certainement vingt. La chèvre à mes côtés s'avéra être une auditrice patiente en chemin. Elle ne me coupa pas la parole, ne critiqua pas mon sens de l'orientation et ne demanda pas non plus d'explication pour cette excursion sans but. Je devais absolument la présenter à Alice. Heureusement, nous atteignîmes bientôt un moulin construit sur une petite île au milieu de la rivière. La roue du moulin grinçait, les engrenages cliquetaient et les pales clapotaient régulièrement en plongeant dans l'eau. De l'intérieur, on entendait le broyage de puissantes meules. Un pont en bois large et stable reliait l'île aux deux rives. Une femme, un peu plus jeune que moi, suspendait du linge à une corde.
«Bonjour!»
Elle se retourna brusquement et laissa tomber le tablier qu'elle tenait dans sa main.
«Excusez-moi, s'il vous plaît! Je ne voulais pas vous effrayer. À quelle distance se trouve le prochain village?»
«Moins d'un kilomètre. Suivez simplement la rivière autour de la colline, et vous le verrez. Perdue-sur-l'Ambiguë.»
«Non, ce n'est pas possible. Je viens de là-bas, de l'autre direction.»
Elle secoua la tête et montra la direction plus en amont. Lentement, je désespérais, mais je ne savais pas si c'était à cause des gens d’ici ou si je perdais la raison. Quelques centaines de mètres plus loin, je tombai sur les murs d'un cimetière. Au détour du virage et je les vis – le pont qui menait à droite vers le village et à gauche vers la gare.
«Tu comprends ca toi?»
Si la chèvre était consciente de notre situation, elle ne semblait pas vouloir partager mon désespoir. Au lieu de cela, elle broutait l´herbe et les pâquerettes du talus et les mastiquait avec délice. Je voyais clairement le chemin que j'avais pris il y a plusieurs heures. À gauche les rails, à droite la rivière. J'avais tourné en rond, mais c'était impossible. L'eau ne coule pas en rond, mais de haut en bas – et sans exception. Où aller quand on ne peut aller nulle part? Je ne voulais pas revoir les villageois en colère, alors je fis demi-tour. Le cimetière, un lieu de paix. Si les vivants ne pouvaient pas m'aider, peut-être que les morts le pourraient. Je me promenai parmi les pierres tombales et pris des photos. Sur la plupart des tombes il y avait des cadres montrant le visage des défunts. Jean Dupont, moustache touffue, 1824 à 1898. Marie Lefebvre, 1834 à 1916. Jaques Laurent, béret, un soldat, 1894 à 1917. En un quart d'heure j´avais vu toutes les tombes. Aucune n'avait été creusées après 1924.
«Cherchez-vous un parent?» Une voix me tira de mes pensées. C'était la femme du moulin.
«Y a-t-il un autre cimetière ici?»
«Non. Pourquoi cette question?»
«Et où enterrez-vous vos défunts?»
«Eh bien, ici.» Elle souffla sur une mèche de cheveux pour l´écarter de son visage. Rien dans son expression ne suggérait qu'elle se moquait de moi.
«En quelle année sommes-nous?»

4. Les Rivaux
Le grincement de la roue du moulin, qui tournait sans relâche dans la rivière, apaisa mon esprit agité. Les voyages dans le temps n'étaient concevables que vers le futur. Pour cela, un véhicule se déplaçant à une vitesse astronomique était absolument nécessaire. Une locomotive diesel était définitivement trop lente pour projeter le village dans notre époque. Mais s'ils n'étaient pas dans le futur et que je n'étais pas dans le passé, que diable se passait-il ici?
Grâce à l’hospitalité du meunier, j’étais assis à sa table avec sa charmante épouse Rose, sa fille Louise – qui m’avait conduit ici depuis le cimetière – et les jumeaux de douze ans, Henri et Lucas. Sur la table, une marmite de bœuf bourguignon fumait, et mon estomac grondait plus fort que la prière, dont il attendait impatiemment la fin.
«Amen!»
Rose servit les assiettes, et le meunier remplit les verres. Nous trinquâmes et je flairai le vin. Ils me regardaient avec fascination.
«Pinot noir. Notes terreuses et épicées.»
Leurs yeux s’illuminèrent et je pris une gorgée.
«Acidité équilibrée et structure élégante et souple», déclarai-je, comblé.
«Mangez un morceau de viande et dites-nous ce que vous ressentez! Je vous en prie!»
Je mâchai la viande et trempai le pain dans la sauce. Puis je fermai les yeux. «C’est comme après une chaude pluie d’été. L’odeur des cerises dans les arbres se mêle à celle des framboises dans les buissons. En dessous, s’élève l’arôme du sol forestier humide que le vent d’ouest apporte des prairies herbeuses.»
J’ouvris les paupières et regardai autour de moi. Les yeux du meunier brillaient d’émotion, sa femme appuyait sa joue sur son épaule en sanglotant, Louise reniflait dans un mouchoir. Il me fallut un moment pour comprendre qu’ils versaient des larmes douces-amères de joie et de chagrin.
«C’est leur haine qui nous a tout pris.» Le meunier s’éclaircit la voix. «Depuis toujours, les Jeannot et les Revel cultivent du pinot noir sur notre colline. D’année en année, il faisait plus chaud, alors Raoul Revel décida de planter du cabernet-sauvignon sur le versant sud-ouest, et le malheur s’abattit sur nous.»
«Comment cela?»
«Avec leur entêtement, ils ont divisé le village. Ils se battent sans répis.»
«Oui j´ai survécut à une de leur bagarre! Je me suis retrouvé en plein milieu.»
«Un jour, la petite Jeanne Jeannot et Rémi, l'aîné des Revels, sont tombés amoureux.»
Pendant le récit, Louise me faisait des clins d'œil avec ses yeux de braise.
«Ils les ont poussés à la mort. Ils ne voulaient même pas leur donner une sépulture décente.» Rose se détacha de son mari. «Quels parents peuvent faire ça à leurs enfants? «Elle laissa éclater une colère qu’elle avait probablement gardée trop longtemps.» Paulette les a enterrés là-haut sur la colline, près de sa cabane… et elle a maudit tout le village.»
Encore une sorcière. Je m’efforçai d’afficher un air compatissant, mais même la chèvre bêlait avec amusement devant la fenêtre. «Quelle est cette malédiction?»
«Le vin que vous buvez là – peu importe le vin … Pour nous tous il n´a pas de goût.
Ce n'est pour nous rien de plus que de l'eau qui enivre.»
C’était dur, car il avait un goût excellent. Il complétait la viande sans effort, sans doute parce qu’elle avait mijoté dans ce même vin.
Une malédiction était une forme d’éducation plus sévère qu’une simple punition physique, ou une tentative de correction dans un environnement où la thérapie n’était pas acceptée. Mais une vraie malédiction pouvait aussi être levée.
«Paulette nous a demandé de créer un assemblage des deux cépages, en signe de réconciliation définitive. Ce n’est qu’alors que nous trouverons la paix.»
«C’est comme donner un scalpel à un aveugle pour enlever une tumeur. Et puis, ces deux cépages sont aussi éloignés que des pommes et des bananes. Cette femme devait être sacrément furieuse.»
Je me rappelai mes essais d’hier avec ces deux vins, qui avaient donné un assemblage tout sauf harmonieux …
«Nous le mélangeons avec de la liqueur de cassis.»
Nous faisions ça aussi, gamins, pour nous saouler à la fête du village.
«Peut-être pourriez-vous nous aider.» Le meunier sortit quelques billets, des francs si grands qu’on aurait pu y emballer un pain.
Je pouvais toujours essayer, mais cela prendrait des mois. Mes prépas commençait dans une semaine et il y avait Alice, qui revenait bientôt et m’attendrait. Demain, je devais trouver un chemin de retour. Je ne pouvais pas compter sur l’aide du meunier. Lui et sa famille n’avaient jamais quitté le village. Peut-être me mentaient-ils pour que je reste. Le lit était moelleux, les draps anciens agréablement frais. J’écoutais le murmure de la rivière, quand la porte grinça soudain. Louise entra furtivement et retira sa chemise de nuit. Puis elle se glissa sous ma couverture.
Que dire? Pouvais-je repousser cette créature si adorable? Et puis, il y avait cette solitude terrible dans cet environnement étranger, qu’elle apaiserait de son corps. Louise était tendue. Elle avait sans doute longuement hésité avant de se dévoiler. Mal à l’aise, je passai un bras autour d’elle, mais elle m’attira à elle. Le lendemain matin, Louise avait disparu, mais elle avait laissé une petite tache rouge sur le drap – et j’étais honteux d’avoir profité sans scrupules de son inexpérience en me comportant si peu délicatement. Comment allais-je lui faire face? Puis me vint l’idée qu’elle avait peut-être sacrifié sa virginité en échange de mon aide. Sa tactique avait marché, je culpabilisais. Quelques jours … je pouvais au moins essayer.
Le meunier rassembla le village sur la place devant l’église. À droite, le pinot noir, à gauche, le cabernet-sauvignon. Entre les deux, ceux qui s’étaient toujours tenus à l’écart du conflit et qui peinaient à contenir les bagarreurs. Sur un podium se tenaient le meunier et le curé, un lâche, probablement le principal responsable de ce malheur. Après deux heures de débats enflammés, on me donna accès à la cave des Jeannot. Une demi-heure plus tard, les Revel apportèrent un fût de leur vin et je me mis au travail. À midi, Louise m’apporta à manger. Tard dans la soirée, elle se glissa à nouveau dans mon lit. Même si je lui étais moins étranger que la veille, elle était tout aussi tendue. Le lendemain matin, en voyant une nouvelle tache rouge, je la confrontai.
«C’est la malédiction», bredouilla Louise.
«Qui conserve ta virginité?»
Dans certaines cultures, on aurait payé une fortune pour ce „défaut“. La vierge éternelle! Je n’avais jamais compris cette obsession pour l’intégrité sexuelle féminine. Sans doute un fantasme de vieux hommes.
«Depuis que Paulette nous a maudits, plus personne ne meurt.»
Cela voulait-il dire que j’avais couché avec une centenaire ? Je déglutis.
«Il n’y a plus de naissances non plus. Pas de séparations, pas de nouvelles amours – nous ne sommes pas morts, mais pas vivants non plus.»
Si c’était vrai, je n’étais peut-être pas l’homme rêvé de Louise, juste le seul choix possible. Ma vanité m’empêcha d’en demander plus. Non, ces gens ne vivaient pas dans le passé, le temps les avait simplement dépassés.
«Et maintenant tu fais partie de notre malédiction.» Le meunier entra dans la chambre. «Jusqu’à ce que tu la lèves.»
S’il me fallait encore une motivation, je l’avais maintenant. Je mélangeai, goûtai, recrachai et recommençai. Mais les cépages, si différents dans leur essence, me compliquaient la tâche. Je tentai alors avec des millésimes plus anciens et progressai enfin. Finalement, j’obtins un équilibre harmonieux entre fruit, corps et épices. Ce n’était pas un vin qui séduisait d’emblée l’expert. Mais si on lui laissait une chance, il révélait une grâce aux multiples facettes à laquelle on ne pouvait résister.
Je rassemblai donc les villageois et leur présentai mon œuvre. La chèvre était à mes côtés. À une table sur la place de l’église, le vieux Revel et le vieux Jeannot se faisaient face, maussades. Ils levèrent leurs verres à la lumière et secouèrent la tête. Mais lorsqu’ils plongèrent le nez dans le vin, leurs lèvres frémirent. Ils portèrent les verres à leurs lèvres et, après la première gorgée, leur ressentiment s’envola. Pour la première fois depuis longtemps, ils goûtaient à nouveau leur vin – un assemblage certes, mais tout de même. Leurs visages s’éclairèrent et ils vidèrent leurs verres. Au deuxième, ils trinquèrent, au troisième, ils se serrèrent la main et au quatrième, ils tombèrent en larmes dans les bras l’un de l’autre. Tables et chaises furent apportées, le meunier se donna à fond à l’accordéon et nous fêtâmes jusque tard dans la nuit.
«Vous venez avec nous?»
Quelqu’un me secoua si fort que ma tête résonna comme une boule de bowling frappant neuf quilles.
«Hé, monsieur!»
Mes paupières collaient quand je les ouvris. Devant moi se tenait un homme en uniforme bleu foncé et casquette.
«Le train va partir.»
Les jambes molles, je me levai. Le brouillard s’était dissipé, emportant avec lui Perdue-sur-l’Ambigue. Je pris mes affaires et montai dans le wagon. Soudain, j’entendis des petits pas légers derrière moi et me retournai. La chèvre! Elle bêla avec excitation, recula d’un pas en hochant la tête, puis d’un autre. Le conducteur me regarda avec perplexité et je descendis.
La chèvre me mena sur le pont en ruine de l’autre côté de la rivière, puis jusqu’à la colline couverte de vignes. En haut, elle me montra deux tombes. Remi Revel et Jeanne Jeannot étaient gravés dans la pierre. Cabernet-sauvignon et pinot noir – des ceps ornaient les tombes à la place des fleurs. La chèvre frappa la porte de la cabane de ses cornes et la poussa. C’était sans doute chez elle. Je profitai quelques minutes de la vue, puis la suivis. Mais en entrant dans la pièce unique, elle n’était plus là. Sur une paillasse reposait une vieille femme aux yeux clos, souriante. Sur une table se tenait une bouteille de vin, son sceau orné de deux moitiés de cœur. En dessous, un parchemin et quelques documents. Je m’assis et lus le testament de Paulette. Le soleil se couchait déjà lorsque je déposai la dernière pelletée de terre sur la troisième tombe. Je posai mon menton sur le manche de la pelle et me demandai si Alice m’aimait assez pour vivre ici avec moi.

veröffentlicht: 22.02. 2026, überarbeitet: 20.02. 2026
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